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APRÈS-LECTURE MARY MEIGS

D'après le livre LOOK ME IN THE EYE: OLD WOMEN, AGING AND AGEISM, de Barbara Macdonald et Cynthia Rich. San Francisco, Spinsters Book Company, 1991. Édition augmentée. Le texte de Mary Meigs a paru dans la revue TRIVlA, No 19, Printemps 1992, USA.

     Lorsque j'ai lu la première édition de Look Me In the Eye (1983), j'avais alors 60 ans et bien peu réflechi au problème de l'âgisme et à son emprise sur les femmes de tous âges. En 1984, je fis mon séjour d'hiver annuel à Sugarloaf Key, en Floride, où Barbara Deming, Jane Capen, Ruth Dreamdigger ainsi que plusieurs lesbiennes plus jeunes vivaient en communauté. Je ne me souviens d'aucune trace d'âgisme durant tout le temps que j'ai passé là-bas; c'était plutôt comme un flux d'énergie circulaire qui passait de l'une à l'autre, sans égard à l'âge. Barbara était fragile et très amaigrie, mais jusqu'à sa mort du cancer en juillet 1984, elle a partagé sa mystérieuse force morale avec nous toutes.

     Comme j'avais l'intention d'écrire un article non pas sur l'âgisme mais sur la vieillesse, nous quatre ayant plus de 65 ans, Barbara, Jane, Ruth et moi nous sommes mises à en parler. Aucune n'éprouvait de sentiments d'amertume, de défaite ou d'horreur, ai-je écrit dans mon article. Ma seule expérience de l'âgisme a eu lieu lors d'un voyage en Italie en 1982, alors que j'ai été forcée de me voir selon la perception du pays : « une vieille femme aux cheveux blancs, portant des pantalons et des souliers de sport, sans alliance, sans mari; pour la première fois, je recevais le choc de comprendre ce que cela voulait dire d'être vieille et célibataire dans un pays macho. Et aussi, pour la première fois, je me sentis devenir invisible pour les jeunes! ». À 65 ans, j'avais omis de noter que tous les pays sont des pays machos et que les hommes de l'Amérique du Nord ont le même mépris que les Italiens envers les femmes âgées. Que ce mépris fait partie de la structure même de la société, qu'il est partagé par les femmes de tous âges, femmes âgées incluses. Ce sont Barbara Macdonald et Cynthia Rich qui ont su m'en faire prendre conscience.

     En tant qu'artiste n'ayant pas eu à courir pour gagner ma vie, en tant aussi que lesbienne dont l'instinct lui permettait d'éviter les pièges de la société, j'ai été protégée contre l'âgisme et n'ai pas su me mettre à la place de ses victimes. Dans une communauté d'artistes de tous âges, j'ai été témoin d'homophobie, non d'âgisme. (2)

     Doit-on nécessairement être victime d'une oppression particulière afin d'être pleinement consciente du fait que l'âgisme est un mal en soi? Barbara Macdonald devient naturellement éveillée à l'âgisme après avoir grandi dans une atmosphère d'homophobie et de violence familiale. Cynthia Rich a connu l'anti-sémitisme de près et a participé aux luttes pour les droits civils, mais elle a pris conscience de l'âgisme à travers l'expérience que Barbara en avait, à cause de son amour pour Barbara qui, sans vergogne, se désignait comme « une vieille femme ». Quant à moi, bien que j'eusse accueilli l'édition de 1983 de Look Me In the Eye avec ma tête, c'est avec mon corps de 74 ans et avec l'expérience de ces années intermediaires que j'ai reçu l'édition de 1991. Ce fut l'expérience de vieillir et de me sentir vieille qui coïncidait de façon involontaire avec l'image stéréotypée d'une vieille femme qui tâtonne, trébuche et marmonne, en observant les autres femmes âgées et en me rendant compte soudainement que les vieilles femmes sont évacuées des affaires publiques.

     Il est possible de passer plusieurs heures devant la télé à regarder des programmes sur la nature, les nouvelles, les annonces, sans voir une seule femme âgée. S'il en apparait une, on peut être sûre qu'elle est soit la grand-mère, soit la vieille femme d'un vieux mari. Même Sophie, dans Golden Girls, aussi futée soit-elle, porte pleine allégeance au patriarcat, de même que sa fille Dorothy, et Rose et Blanche, à qui il n' est pas permis de vieillir de peur que les hommes ne s'en désintéressent. Ces quatre femmes ont bien intériorisé le mythe de la beauté et Sophie harcèle sa fille sans pitié : pour sa taille, la grosseur de ses seins, ses vêtements et sa malchance avec les hommes. C'est la grande leçon que Golden Girls fait aux femmes : ne cessez jamais d'être les femmes que les hommes attendent de vous.

     L'invisibilité des femmes âgées dans les médias forme un contraste frappant avec la visibilité des hommes âgés : cheveux blancs des hommes d'état et des industriels, des scientifiques, des explorateurs, des analystes de l'actualité : tous peuvent être ridés, déformés, laids ou chauves en toute impunité, en autant qu'ils dégagent une force virile. On permet aux hommes de vielllir en public. Les femmes perdent avec l'âge les quelques pouvoirs auxquels elles ont pu avoir accès et, à l'exception des épouses de maris âgés, la société les perçoit avec un certain malaise.

     Le nombre de femmes âgées célibataires continue d'augmenter et Barbara et Cynthia, dans ce dernier essai, critiquent les plans que la societé nous prépare. Les hommes âgés ont toujours une fonction dans la société qui les perçoit encore comme utiles. Les femmes âgées ne sont plus utiles et trop souvent nous avons mis au défi les efforts de l'industrie de la beauté pour nous aider à avoir l'air jeune. La nouvelle édition de Look Me In the Eye décrit cet empire de milliards de dollars créé pour que les femmes s'intègrent autant que possible à la vie sociale, sans trop s'en rendre compte, en découvrant quels sont nos besoins et en tentant d'y répondre. Cet empire nous empêche à la fois d'être trop visible et de découvrir notre propre pouvoir. Les deux auteures montrent comment cette énorme entreprise fonctionne. Les racines de l'âgisme sont dans la famille, dans le fait que les hommes s'attendent à être servi par des femmes de n'importe quel âge, et l'on perçoit les femmes âgées comme inutile à partir du moment ou elles ne peuvent plus être au service des maris et des petits enfants. Dans cet esprit, il devient clair que le « retour à la famille » pour les femmes modérées et radicales est un cadeau du ciel pour le patriiarcat. Même les lesbiennes qui ont pris leur distance face au patriarcat sont prises au piège de la machine patriaricale quand elles choisissent de devenir mère.

     Barbara a étudié comment les institutions où l' âgisme a déjà ses racines préparent les jeunes femmes à être « gérontologues, psychologues, travailleuses sociales, diplômées en sciences sociales, thérapeutes et candidates au doctorat » et qui sortiront de ces institutions en croyant qu'elles en savent beaucoup plus sur nous que nous mêmes. Elles s'appuient sur des questionnaires auxquels nous avons probablement répondu en tant que vieilles femmes et vieilles lesbiennes et sur une somme grandissante de renseignements informatisés qui leur dit comment répondre aux besoins des personnes âgées d'après leur point de vue personnel. Leur objectif est de faire notre bonheur. Et n'est-ce pas valable en soi? Les personnes aidantes ne sont-elles pas compatissantes et bien intentionnées? Certaines le sont, bien sûr. J'ai vu une salle remplie de vieilles dames en chaises roulantes, toutes réconfortées par une seule infirmière possédant le sens de sa vocation. Mais les industries de services sont en train d'organiser les vieilles personnes, c'est-à-dire de les cantonner à l'intérieur d'une formule agréable de ségrégation qui les écarte de la vie sociale. Pour quelle raison les femmes âgées dont la santé diminue ont-elles une telle horreur de finir leurs jours dans un foyer ou un centre d'accueil? Ne serait-ce pas parce que nous nous savons considérées comme de trop, comme l'un des prin- cipaux problèmes sociaux? Et aussi parce que nous voulons définir nous-mêmes nos propres besoins? Je ne veux pas que l'United Way ni qu'aucune communauté gaie ou hétéro me définisse, dit Barbara.

     Barbara et Cynthia refusent de se plier aux images de femmes âgées concoctées par les autres, aussi bienveillantes soient-elles : « Nous sommes les femmes que nous ne voulions pas voir », dit Barbara. Nous devons oser sortir encore une fois du placard en tant que vieilles lesbiennes, être visibles et parler. Barbara veut parler de son expérience de vieillir sans qu'on se mette à croire qu'elle se plaint. « Je suis entrée dans le processus de ma mort » dit-elle, « et cela fait partie de l'expérience de vie ».

     Dans Ageism and The Politics of Beauty, Cynthia nous montre comment l'âgisme est inculqué à chaque bébé femelle dès la naissance. Nous devons passer notre vie, nous dit notre super-ego, à nous battre contre la décrépitude du vieillissement, et l'industrie de la beauté soutiendra notre lutte. Quand une jeune femme se lamente à chacun de ses anniversaires, cela signifie qu'elle porte l'âgisme comme un parasite en elle, tourné contre elle-même, et qui domine la vie de nombreuses femmes.

     Ma soeur et moi avons évité les ravages du mythe de la beauté du fait de notre éducation à l'ancienne - pas de radio, de télévision ni de cinéma avant que nous n'ayons été déjà bien avancées dans l'adolescence. Plus tard, quand il fut bien entendu que nous serions soumises aux rituels sociaux des débutantes, les jeunes filles de notre âge me sont apparues comme des créatures d'une autre planète. Je me souviens d'avoir écouté leurs bavardages, de les avoir regardées en train de se soumettre aux saints rites du maquillage. Elles se préparaient à pénétrer dans la salle de bal et à lutter avec une férocité discrète pour trouver le mari potentiel. Plusieurs de ces jeunes femmes sont maintenant, comme moi, septuagenaires; quelques-unes ont passé des années à tenter d'enrayer les effets de l'âge. « Nous avons appris très tot à nous enorgueillir de la distance qui nous séparait des femmes âgées, de notre supériorité sur elles », dit Cynthia. Elle associe l'âgisme au racisme, qui provient de la même forme de répulsion physique et qu'on intériorise de la même façon. « Une vieille femme n'a pas de défense puisqu'elle sait elle aussi que toutes les vieilles femmes sont laides ». Elle a appris jeune; peut-être a-t-elle essayé de passer pour plus jeune. « La douleur de subir un remodelage du visage est moindre que celIe de subir le rejet des autres », dit Cynthia.  

     Les femmes de l'Occident sont relativement libres de refuser cet asservissement que chaque société invente pour endiguer le pouvoir des femmes. Nous sommes libres de passer au crible les mensonges dont on nous bombarde quant à la manière dont on doit se comporter et à ce que devraient être nos priorités. Mais, en fait, nous sommes captives de ces messages et vulnérables à ce qu'ils propagent. Look Me In the Eye nous apprend à reconnaitre ces menaces à la liberté des femmes et à decripter leurs messages. Ces études sur l'âgisme en tant que parasite nous rendent plus lucides et plus vigilantes. Nous devons maîtriser la petite poltronne en nous qui murmure « Laisse faire pour une fois » quand l'âgisme montre un peu le nez. On a de bons arguments : « La protestation justifie-t-elle le trouble de se battre? M'accusera-t-on de faire encore toute une histoire pour un rien? ». Barbara et Cynthia nous incitent à prendre la parole, les lesbiennes âgées en particulier. « Qui est mieux en mesure que les lesbiennes âgées pour dénoncer l'oppression de l'âgisme et la réalité du vieillissement des femmes? », dit Barbara. Les lesbiennes passent leur vie à dire non à une suite sans fin de définitions masculines de ce que nous devrions être à chacune des étapes de notre vie, dit-elle, appelant à « un mouvement de braves vieilles lesbiennes mené par de braves vieilles lesbiennes ». « La vieillesse est une période de grand émerveillement » continue-t-elle, « une période où nous devons peser, avec une balance très sensible, les vérités contradictoires que nous charrions dans nos têtes et leur donner leur juste poids : la vieillesse est à la fois alarmante et excitante, chaotique mais aidant à l'intégration de soi, rétrécissante mais élargissante, plus faible mais puissante plus que jamais ». Quels mots courageux et merveilleux!

     Les années qui nous restent sont aussi une préparation à la mort. Dans son essai de 1978 intitulé Do You Remember Me?, Barbara reconnait la détérioration graduelle de son corps comme un processus qui la rapproche de la nature et qui l'achemine vers sa propre mort. « Je ne vivrai pas au-delà de cette fin », dit-elle. Elle avait 65 ans quand elle a écrit cela; elle regarde son corps dans un rniroir et le décrit comme un « déchet », mot employé par sa mère.

     Il n'y a pas longtemps, je me suis bien regardée dans un miroir à trois faces, bien éclairé, dans une salle de bain de chambre d'hôtel. J'ai 74 ans, je suis maigre et mon corps ressemble à tous les vieux corps maigres, j'ai une cage thoracique osseuse, une double courbe là où ma tête rejoint la vallée de mon cou puis l'épine dorsale qui se recourbe à nouveau. Il me semble que j'ai atteint ce stade sans m'en rendre compte, et ne pas l'avoir remarqué est le signe du vieillissement involontaire. Comme le dit Barbara, « Mon propre corps subit un processus que seul mon corps connait ». Quand j'ai lu cela, j'ai pensé que même si mon esprit était inattentif, il savait parfaitement ce qui se passait. Il savait qu'il ne vieillissait pas au même rythme que mon corps; il se rend compte qu'il n'est plus synchrone, car si le corps avait la vivacité de l'esprit, sa présence serait moins constarnment oppressive, plus amicale, plus semblable à ce qu'il était il y a 20 ans. Parfois, c'est comme une amoureuse avec qui on commencerait une dispute, une amante portée à la destruction sachant trouver l'insulte qui fait le plus mal.

     Mais, s'insurger contre les coups du vieil âge, considérer son corps comrne un adversaire est peut-être le dernier piège que l'âgisme nous réserve. Barbara a établi une trève avec son corps : « C'est ma seconde chance de sentir mon corps échapper à son propre plan, de le voir chaque jour se diriger vers son destin ». Elle ne sera pas effrayée à la vue de son corps vieillissant et elle n'aura pas peur de la destination. Elle-même et Cynthia refusent de tomber dans ce piège, celui-là même qui s'est installé dans ces corps avec lesquels nous avons vécu toute notre vie.   

     Quant à moi, je ne peux pas dire que je ne crains pas le destin final de mon corps; je ne suis pas toujours en harmonie avec le cheminement vers la mort. Mais j'aimerais faire un peu d'humour avec ce processus et l'utiliser comme matériel pour peindre et écrire. Des amies de mon âge et même plus âgées m'aident dans ce sens : Maud Morgan, Loren MacIver, Diana Heiskell, Anne Poor toutes des peintres. Récemment, je méditais devant l'une des grandes peintures d'Anne Poor, des arbres en automne avec des personnages debout dans la lumière tamisée par les arbres. Des animaux aussi, des chats, un chien, une souris. Ces personnes sont des parents et des ami-e-s de la peintre, certaines sont mortes, d'autres encore vivantes, qui se tiennent ensemble comme pour se préparer à faire de la musique. « C'est un peu surprenant de découvrir que les personnes représentées sont à la fois des membres vivants de sa famille et que d'autres sont morts bien avant que la peinture ne soit executée », dit un critique. Pourquoi est-ce si surprenant? Pour les personnes âgées, la frontière entre la vie et la mort est devenue presqu'imperceptible. C'est cette zone que je voudrais explorer dans l'art (comme Anne Poor): ce domaine où la vie et la mort se rencontrent, se chevauchent et produisent cette musique que les souvenirs font en silence.

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Traduit de l'anglais au français par MURIEL FORTIER avec la collaboration de SYLVIE AUDOUIN.

1) "On Aging", Canadian Women Studies/Les Cahiers de 1a Femme, VotS, No3, Printemps 1984,67-69.

2) En fait, je crois que les artistes agé-e-s en général, et rnême les femmes artistes en particulier, devraient être respecté-e-s en raison de leur âge. Il y a 50 ans, l'obsession d'être jeune etait rnoins virulente et même les femmes des chefs d'État pouvaient être corpulentes (Bess Truman) ou ordinaires (Eleanor Roosevelt). Nous avons cependant entretenu le virus de l'âgisrne et n'en avons pris conscience en nous-rnêrnes que lorsqu'il nous est apparu êvident chez les autres.